Les fous du ballon

Hervé Couchot
Nicolas de Staël, Le Parc des Princes, 1952

Nicolas de Staël, Le Parc des Princes, 1952

Le temps suspendu

Tous les quatre ans, à la même époque, une étrange éclipse se produit entre ciel et terre, visible de n’importe quel endroit de notre globe, provoquant parfois de mini-séismes comme, en juin dernier, à Mexico, après la victoire inattendue de l’équipe nationale contre l’Allemagne. Une sphère de cuir multicolore, pesant officiellement entre 410 et 450 grammes, devient l’astre errant autour duquel se met à graviter notre planète dont on s’accorde pourtant à dire qu’elle ne tourne plus très rond.

Pendant cet interrègne dans le temps des affairements ordinaires, où plus rien ne semble exister qu’un rectangle de gazon vert enclos dans ses lignes de craie et garni à ses extrémités de filets, il ne fait pas bon être anti-footeux

pour qui veut se faire entendre et les agitateurs de tout bord n’ont pas grand intérêt à manifester autre chose que leur enthousiasme ou leur dépit devant le seul événement susceptible de capter le temps de cerveau disponible du plus grand nombre de nos concitoyens du monde… Si vous n’aimez ni la mer, ni la montagne et encore moins les beuglements de supporters à bout de souffle, en bref, si la coupe est pleine avant même qu’elle ne soit entamée, le mieux est encore d’ aller vous faire footre…

 «Qui prendra en main le gouvernement de la terre?» (Nietzsche)

 Car la coupe du monde de football n’est évidemment pas une simple compétition sportive parmi d’autres mais d’abord un véritable événement géopolitique. Dans un monde chaque jour plus calculateur et machinique, à mesure qu’il se “mondialise”, elle vient combler un vide laissé par la fin des épopées et le retrait des grandes valeurs messianiques (le salut, le sens de l’histoire, le progrès économique et social) qui, avec ou sans Messi(e), ont jusqu’alors fédéré les communautés. C’est désormais à l’horizontale, au ras de la terre et non dans quelque ciel des idées, que l’éternel affrontement des puissances recommence et que les peuples réaffirment (momentanément) leur joie de prendre part au même événement planétaire.

La coupe du monde apporte en outre sa part d’imprévisibilité, même lorsque cet imprévu est plus ou moins arrangé ; car scandales en tous genres, pots de vins, petites magouilles entre amis et même matchs truqués viennent régulièrement nous rappeler que les dieux du stade gardent le sens des affaires et que l’esprit de Coubertin ne plane pas toujours au dessus des gazons…. Prenant parfois des allures de tragédie voire même de “drame antique” — l’expression fût employée par la presse francophone après la défaite de l’équipe de France de Platini contre l’Allemagne en 1982, dans les “arênes” de Séville(*1) — elle nous offre le spectacle éphémère d’une autre mondialisation qui rebat les cartes, redistribue les rapports de force entre les continents et les pays, tel un grand carnaval planétaire. Car l’Allemagne mise à part (qui, à la fin, ne triomphe pas toujours), les principales grandes puissances économiques qui règnent sur notre planète (les États-Unis, la Chine .. et même le Japon!) ne sont pas toujours des grandes nations de football. Certains pays dits émergents, comme le Brésil, avec ses cinq titres, ou d’autres, en voie de développement, peuvent parfois créer la surprise. Ainsi, en 1990, le Cameroun de Roger Milla, après avoir défait le champion en titre, l’Argentine de Diego Maradona, en match d’ouverture est devenu le premier pays africain à se hisser jusqu’aux quarts de finale de cette compétition.

 Pour une coupe du monde inter-continentale et cosmopolitIquement incorrecte

 En dépit de toutes les dérives, de tous les délires engendrés par ce nouvel “opium du peuple” allant parfois jusqu’au suicide de supporters après l’élimination prématurée de leur équipe favorite (ce fut le cas après l’humiliation subie par le Brésil face à l’Allemagne pendant la dernière coupe du monde de 2014), on se plaît à rêver à une grande compétition de football transnationale qui opposerait pacifiquement non les pays mais les 6 (ou 7) continents de la terre, mêlant dans la même équipe des joueurs venant de nations différentes (par exemple pour l’Asie, le Japon, la Chine et les deux Corées) et susceptible de redonner des couleurs à une Europe qui bat de l’aile, où les nationalismes reprennent du poil de la bête immonde(*2).

Car dans son ambivalence affective, l’amateur de foot étant capable du meilleur comme du pire, rien de mieux, parfois, que le bariolage d’une équipe ou la moire d’une foule en liesse, comme celle qui salua en 1998 la victoire de la France “black-blanc-beur” de Zidane, pour dégonfler, tel un ballon crevé, les faux débats identitaires et ne pas laisser les tribunes aux seuls tribuns rabat-joie.


(*1)Voir le livre de Pierre-Louis Basse, Séville, France-Allemagne, le match du siècle, éditions Privé, 2005.
(*2)Expression empruntée à l’épilogue de la pièce de Bertolt Brecht, La Résistible Ascension d’Arturo Ui, satire de la conquête du pouvoir par Hitler, parue en 1941.

 

 Petit lexique (subjectif) à l’attention des non footeux

  Un coiffeur : (on parlait autrefois d’un “coupeur de citrons”, expression que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître ) un joueur remplaçant.

 Un taulier : un joueur titulaire ayant une certaine ancienneté et possédant une certaine aura.

 Une bicyclette (ou “retourné acrobatique”) : geste spectaculaire ressemblant vaguement à un saut périlleux arrière et consistant à jeter ses jambes en l’air pour frapper le ballon.

 Un petit pont : phase de jeu consistant à faire passer le ballon entre les jambes d’un adversaire.

 La lucarne : il y en a en fait deux : les deux angles formés par le croisement des poteaux d’un but et de la barre transversale.

 Le groupe de la mort : ensemble de différentes équipes au niveau particulièrement relevé dans une phase de qualification ou une compétition.

 Avoir les pieds carrés : être extrêmement maladroit dans ses tirs ou ses passes.

 Faire une boulette : faire une grosse erreur.

 Une aile de pigeon : consiste à reprendre le ballon de volée en retournant le pied et en le frappant avec la partie extérieure de sa chaussure.

 Le coup du sombrero : geste de dribble consistant à faire passer le ballon au dessus du corps d’un joueur.

 Une Panenka : du nom d’un joueur tchécoslovaque. Art de tirer un pénalty en douceur en touchant l’intérieur de la barre transversale.

 Le but en or : le but décisif marqué dans la prolongation d’un match dit “couperet” (donc hors match de poules).

 “La main de dieu” : (en espagnol “Mano de Dios”) expression utilisée par la star de football argentine, Diego Maradona, pour qualifier son but marqué de la main pendant la coupe du monde de 1986.

“GÔÔÔÔÔÔOOOAAALLLLL!!!!!” : sans commentaire.